par Mitch SkyDog
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Travelling
.../... Il versa deux verres d'arak, but du sien et lui dit de boire. Elle dit non. Elle dit qu'elle n'aimait pas l'arak, que par le passé elle en buvait pour lui faire plaisir. Elle n'aimait pas l'odeur anisée de l'arak qui se dégageait de sa bouche, surtout lorsqu'il couchait avec elle.
- Je buvais pour ne pas sentir l'odeur.
Elle dit qu'elle n'aimait pas l'arak et qu'elle ne voulait pas en boire.
Il fut surpris par ses paroles : « Quoi ? Tu n'aimes pas l'arak !
- Je le déteste même.
- Et tu en as bu pendant toutes ces années ?
- Je ne voulais pas te déplaire.
- Pendant toutes ces années, tu buvais quelque chose que tu n'aimais pas ! »
Elle acquiesça.
- Ça veut dire que je n'ai jamais rien compris.
Elle acquiesça de nouveau.
- Tu ne veux plus parler ?
- Qu'est-ce que je pourrais dire ? »
Qu'espérait-il qu?elle dise encore ? Elle avait tout dit la veille, sous l'olivier. Elle lui avait dit qu'elle ne voulait plus de lui, que lui fallait-il de plus ? Il était obnubilé par une seule pensée : comment a-t-elle su ? Comment a-t-elle deviné que ses visites allaient devenir plus difficiles, plus espacées. Le Sud-Liban grouillait de fedayins, la terre s'embrasait à cause des bombardements israéliens, les frontières devenaient impossibles. Il fallait presque livrer un combat pour s'y faufiler. Il y avait l'âge aussi. La guerre lui avait dérobé sa vie. La vie s'est écoulée. Il est au tournant de la quarantaine, son corps n'est plus cette machine docile qui obéit à ses désirs. Il lui est désormais difficile de parcourir à pied toutes ces distances ; elle ne savait pas ce qui était arrivé lors de sa dernière visite. Il était venu à la caverne pendant la nuit, mais il ne s'est pas rendu directement chez elle comme d'habitude. Il s'était senti faible et voulait donc se reposer un peu avant d'aller frapper à sa fenêtre. Mais il ne s'est réveillé que le lendemain vers 10 heures. Il a passé alors toute la journée dans la caverne à attendre la tombée de la nuit pour aller vers elle.
Comment a-t-elle su ?
Les femmes savent toujours, pensa Younès en l'écoutant. Elle avait su que ses visites allaient s'espacer avant de cesser. Elle avait donc pris la décision : elle ne sera pas une femme abandonnée, elle allait choisir une nouvelle vie de son plein gré. Et maintenant elle vient lui dire qu'elle n'aimait pas l'arak !
Est-ce qu'elle a oublié comment il buvait l'arak dans sa bouche ? Comment elle se lavait les mains avec l'arak après le repas ? Est-ce qu'elle lui jouait la comédie comme elle l'avait fait avec le commissaire militaire, les gens du village, ses enfants et tout le monde !
Elle dit qu'elle a préparé ce banquet pour se réconcilier avec lui, pour lui faire oublier le garage, les dollars et ses demandes idiotes. Elle regrettait les paroles d'hier car il était toujours son homme et son orgueil. Elle savait qu'il ne lui était pas possible de vivre autrement et elle était fière de lui. En fin de compte, elle comprenait que l?être humain se devait de vivre sa vie telle qu?elle se présentait.
Nos pas empruntent le chemin
Tracé déjà par le destin.
" Tu sais, dit-elle, ton père avait presque tout oublié sauf quelques vers de poésie classique. Et quand je voulais lui faire retrouver ses esprits, je n'avais qu'à entamer le début du premier vers pour qu'il se redresse sur son séant et récite la suite sans erreur. Les mots jaillissaient de sa mémoire enfouie sous les ans, sa voix reprenait sa vigueur et il récitait avec moi ces vers :
Ton coeur, d'amour en amour se promène
Jamais le premier ne s'effacera.
Que de maisons sur terre tu feras tiennes
Jamais la première tu n'oublieras.
Tu as avancé sur ta route, j'ai avancé sur la mienne."
.../... Il ne parla pas. Il sirotait son verre d'arak jusqu'à la dernière goutte. Il buvait, mais n'était point désaltéré. .../... Nahîla lui revint. Elle revenait avec chaque mot qu'il prononçait. Il la voyait, le visage illuminé, les yeux brillants, la main triturant un bout de pain, faisant des bouchées de kebbé cru qu'elle lui portait à la bouche. .../... Il acheva son repas et fut pris par le sommeil. Elle le couvrit, le regardant avec des yeux brillants d'amour.
« Maintenant ? », demanda-t-il en lui faisant une place sur sa couche.« Je n'ai rien dit.
- Je vais dormir un peu.
- Dors. Je vais ranger et laver les assiettes.
- Réveille-moi dans une demi-heure. »
Elle l'invita encore une fois du regard. Il sourit de nouveau en lui demandant la permission de dormir une petite demi-heure. Elle se dirigea vers un coin de la caverne où elle lava les assiettes. Lorsqu'elle revint, il dormait profondément. Elle le quitta alors et rentra chez elle.
Il ne la trouva pas à son réveil. Les ombres du soir descendaient sur la colline. Il s?est vu remplir sa gourde, ramasser ses affaires, y ajouter les deux galettes de pain que Nahîla lui avait laissées et repartir au Liban.
Est-il retourné la voir après la nuit de l'olivier romain ?
Il m'a dit que oui. J'en doute fort
Il ne la trouva pas à son réveil. Les ombres du soir descendaient sur la colline. Il s?est vu remplir sa gourde, ramasser ses affaires, y ajouter les deux galettes de pain que Nahîla lui avait laissées et repartir au Liban.
Est-il retourné la voir après la nuit de l'olivier romain ?
Il m'a dit que oui. J'en doute fort
.../... Il a essayé de concilier sa nouvelle vie avec ses convictions profondes. Il se peut qu'il n'y soit pas parvenu totalement, mais il a gardé son image, celle d'Abou Salem, le Loup de Galilée, celui qui connaît le pays comme personne, celui qui a une histoire ne ressemblant à aucune autre.
Est-ce à cette époque que remonte sa légende ?
Est-ce à cette époque que remonte sa légende ?
Elias Khoury La porte du soleil (extrait) Actes Sud
par Mitch SkyDog
publié dans :
Lectures aléatoires





